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Dark is the night, cold is the ground

Formes indistinctes flottant dans un entre-deux filandreux, les êtres saisis par Benoît Linder sont éminemment transitoires. Tapi au cœur de la nuit, le photographe semble s’être laissé gagner par l’ambiance de lieux où il n’est qu’un passant, rapidement oublié. Happé par les ténèbres. Il est là. Simplement. L’œil rougi par l’errance nocturne, il observe, la conscience rongée par le manque de repos. Comment ne pas sentir le trouble des sens déjà emportés dans une torpeur naissante ? L’acte photographique ressemble alors à une ultime tentative pour saisir de la manière la plus cohérente qui soit l’univers environnant et les ombres qui le peuplent. Venise. Strasbourg. Bâle. Paris… Peu importe. Ce pourrait aussi être Columbus, Ohio. Si l’expression n’était pas usée jusqu’à la corde, on parlerait volontiers d’un Voyage au bout de la nuit. Car c’est exactement de cela dont il s’agit. Comme si Benoît Linder essayait, dans un effort forcément désespéré, d’extraire le suc le plus noir de l’obscurité. Le titre de l’exposition fait écho au standard du blues de Blind Willie Johnson. Mais la B.O. de cette série pourrait aussi être celle des films de David Lynch ou la cold wave des années 1980. Joy Division. Dans ces images, le noir se fait parfois profond. À l’inverse, il peut se faire aveuglant. Les gris granulent. Les blancs sont indistincts. La nuit est un territoire intermédiaire où les réalités se fondent dans un marigot attirant et crapoteux. C’est dans cette réalité diaphane peuplée de quelques êtres évanescents et inquiétants que nous sommes entrainés. Malgré nous. Aucun espoir ne subsiste. Pas de rémission possible. Le destin semble figé dans le cercle immobile d’un enfer en noir et blanc. Dans un de ses poèmes, Charles Baudelaire écrivait : « Bientôt nous plongerons dans les froides ténèbres ». Avec ces clichés, nous y sommes déjà.

Hervé Levy

Benoit Linder - 06 83 84 21 28 -